Pour les travaux qui incombaient à la mairie, il fallait hélas  de temps en temps  creuser des trous dans le  cimetière mais il fallait  aussi  chaque jour nettoyer  les rues du village,car les habitants  deposaient dans un coin convenu et pratique sur le sol   leurs poubelles, il est vrai qu’ a l’ époque il n’ y avait pas de plastiques ni d’ emballages encombrants  et l’ on ne jettait pas beaucoup..

Pour ces travaux journaliers la mairie employa  un jeune garçon réfugié qui recherchait un emploi. On l’ embaucha alors  pour ce travail ingrat de cantonnier.. Et ,on lui confia un charreton et un âne.

Chaque matin durant sa tournée  il passait devant le garage de mon père, car la destination des ordures était le vallon de Maya sur la route de Callian..

Le jour de la rafle qui a tant marqué  les gens du village, les Allemands sont arrivés  soudainement au petit matin  et nous sommes trouvés    encercles..Moi sortant de ma maison  je me suis trouvé  face a un soldat effrayant qui portait autour du cou une chaine à  laquelle était  pendue  une grosse plaque. Il me fit  un signe impératif  d’ aller sur la place du village où avec bonheur  je retrouvais ma mère .  Nous étions  tous regroupes, essentielement des femmes   devant le grand café.Sur la place  face à  nous se trouvait  quelques soldats menaçants  derriere un fusil mitrailleur…Il y avait aussi un feu  dans lequel brulait les quelques fusils de chasse que les gens avaient rendu.

Mon père  au même  moment sautait de l’ autre coté  de la maison par la fenêtre de la cuisine  et il pu se cacher  au pigeonnier en grimpant dans un vieil arbre  et s’ alonger sur une grosse  branche..Helas a un momnent donné  une  sentinelle vint faire les cents pas au dessous de lui…Ce fut ce jour la que Mr J.B fut capturé  et ne revint jamais au village.

Notre cantonnier effrayé par ces soldats  ,son charreton chargé  d’ immondice fouetta son âne  du mieux qu’ il pu afin de   le faire avancer et sortir le plus rapidement posssible du village…

Il etait si effrayé  qu’ une fois arrivé   au vallon de Maya,il fit une fausse manœuvre  et  le charreton ,l’ âne et lui même   tombèrent dans le vallon.Le cantonnier se cacha près de son âne et ne ressortit que dans l’après-midi. Les gens furent étonnés de voir à quel point il avait eu peur.

En temps ordinaire  il s’arrêtait  parfois au garage pour bavarder avec mon père  et aussi pour lui demander de la  graisse qu’ il utilisait pour  les roues de  son charreton….

Un jour, mon père reçut une lettre du gouvernement le convoquant à Fréjus dans le cadre du Service du Travail Obligatoire. On savait que cela pouvait vous conduire en Allemagne.Mon père  était  désemparé  et notre cantonnier arriva à  ce moment la ,voyant le désarroi et la  mauvaise humeur de mon père, le cantonnier se risqua à  lui demander ce qui n’allait pas.Sans répondre, mon père lui montra la lettre fatidique qui risquait de bouleverser nos vies.Le cantonnier lut la traduction française, mais aussi le texte original en allemand.Après lecture, il dit  très  sérieusement  à  mon père que seulement quelques   mots dans le texte allemand désignaient clairement le travail obligatoire mais  Il suffisait de les changer, et mon père serait libéré de cette obligation…Mon père était incapable de comprendre et  d’ agir  alors, en raison de la sympathie qui les unissait, le cantonnier proposa de venir chez nous le soir pour corriger le document.Mais il fit jurer  solennellement  mon père   qu’ il ne dirait jamais que notre cantonnier  parlait Allemand.

Ce soir-là,( il etait devenu notre complice et  notre ami) il  arriva avec une petite fiole contenant un liquide magique, destiné à effacer les mots fatidiques.Et  dans l’espace libéré, il inscrivit deux  autres mots. Il avait aussi un crayon polygonal rouge et bleu.J’étais présent, et je me souviens parfaitement de ce moment si important où  toute la famille reternait son souffle sous le faible éclairage de l’ unique ampoule peinte bleu qui descendait du plafond..

Il  fit  a nouveau jurer à mon père de ne jamais révéler qu’il savait lire et écrire l’allemand. Pendant les jours qui suivirent mon père  consulta le docteur Bascoul qui se souvenait  de son accident alors qu’ il descendait a Fondurane avec son grand père  sur leur charrette. Le train de pignes arriva soudainement pendant qu’ ils traversaient la voie  ferrée , mon père avait 14 ans, il  eut la jambe cassée..Le Docteur Bascoul rédigea un certificat qui indiquait que F B marchait avec difficulté.  

Le lendemain, mon père descendit à Fréjus avec sa bicyclette et se dirigea là , où se trouvait la Kommandantur.
Apres des heures d’ attente mon père  se trouva devant le fonctionnaire allemand qui lisait attentivement le document fatidique,  il commença à avoir peur car  si son ami s’était trompé ? Alors ce serait très  dangereux pour lui  et sans s’ en apercevoir  il se mit à transpirer.

L’Allemand le regarda, relut le document, puis, voyant mon père toujours en sueur, lui demanda :
« Pourquoi transpirez-vous ainsi ? »Alors, sans réfléchir, mon père répondit : “J’ai contracté la malaria à Madagascar pendant mon service militaire”.. Ce qui etait vrai..

Le secrétaire bougon tamponna immédiatement la convocation et dit :— Nous ne pouvons pas vous employer. Rentrez chez vous pour  vous soigner.

Mon père reprit son vélo et, soulagé, remonta au village.
À partir de ce moment-là, notre cantonnier devint un familier . Il venait même boire le café que ma mère  préparait avec des glands de chêne torréfiés et pour adoucir le tout on utilisait  de la saccharine..

Mais vis a vis des gens du village on se posait des questions,” pourquoi lui ne partait-il pas ??” Mon père  decida alors d’ être  moins présent  au village et   d’ aller habiter  aux Bertrands dans notre vieille maison loin dans la forêt  ,  là  où  il pouvait chasser avec sa carabine  doté  d’ un   silencieux. Les lapins écureuils  et autres amélioraient  grandement  notre ordinaire.Et le temps passa, ce fut le débarquement et enfin  la Libération. Le cantonnier disparut.??On l’ avait oublié ..Un an plus tard, alors que mon père était dans son garage, une voix s’éleva depuis la rue :

(Bonjour Fernand )!Surpris par tant de familiarité, mon père s’approcha d’une superbe voiture  sport dans laquelle se trouvait un homme très élégant  accompagné d’une jeune femme ravissante qui riait en observant la scène. Le conducteur de la belle voiture dit encore (Alors Fernand, tu ne me reconnais plus ?)

Mais si, c’était bien lui notre cantonnier, Ils se serrèrent la main avec émotion, ils évoquèrent  quelques souvenirs  de ces temps obscurs et durant la conversation notre cantonnier lui dit  

Je suis revenu specialement  au village pour te dire bonjour et il faut que je te dise que Je suis Polonais et soldat déserteur , C’est pour cela que j’avais si peur des Allemands.Enfin après  quelques remerciements réciproques  remplis d’ émotions , notre ami s’excusa, il devait repartir.

Ils se serrerent chalereusement les mains puis  Il démarra. Mon père voulut lui demander son nom, mais il était déjà trop tard ,la voiture  était  au bout de la rue..…

J’ai entendu mon père dire un jour  avec regrets :
« Certains prétendent   avoir caché des clandestins afin  de  leur sauver la vie. Moi, c’est un deserteur Polonais qui m’a sauvé la vie, et hélas   je ne connais même pas son nom. »

NB: Nous avons encore le certificat médical  du docteur Bascoul..